Lors de ses voeux télévisés pour 2008, l'ancien maire de Neuilly-sur-Seine et actuel président de la République, Nicolas Sarkozy, annonçait aux Français la mise en branle d'une "politique de civilisation"... Au printemps 2008, on apprenait la suppression de 11000 postes d'enseignants dans l'Education nationale. Est-ce là l'amorce de cette fameuse ou fumeuse "politique de civilisation"? Ayant mené une politique économique désastreuse dès les premiers mois de sa présidence, n'ayant pas su anticiper la crise économique mondiale, arguant des déficits qu'il a lui-même gravement creusés en gaspillant 15 milliards d'euros par an, avant tout au bénéfice des Français les plus favorisés, Nicolas Sarkozy annonce enfin la couleur en mettant en place son véritable programme, à savoir la destruction des services publics et de l'Etat, et, en premier lieu, après la fragilisation du service public de la Santé, la saignée du service public le plus éminent, fondement même de l'édification d'une civilisation républicaine et citoyenne, à savoir l'Education nationale...

DENIS DIDEROT

"Instruire une nation, c'est aussi la civiliser."

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Denis_DiderotDenis Diderot,

Plan d'une université,

"De l'instruction"

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Nicolas Sarkozy, élu président de la République, a parlé, lui ou ses conseillers, c'est pareil, de tout: des sectes, de la Shoah, de Dieu, de la France chrétienne, de son divorce puis de son mariage...

Il annonçait avec une grandoliquence presque risible et au risque de susciter la perplexité de la France entière, la mise en chantier d'une "politique de civilisation", comparable à la Renaissance... Rien que ça! Lui, le président de l'argent, de la vulgarité, du mépris pour les institutions et le peuple, de la traque aux étrangers se comparait implictement aux grands humanistes, penseurs, scientifiques et artistes de la Renaissance...

Henri_GuainoNe comprenant peut-être même pas lui-même ce qu'il lisait ce soir-là sur son prompteurLogo_du_Figaro_magazine depuis son bureau du palais de l'Elysée, il envoyait son "conseiller spécial", Henri Guaino, l'auteur du discours de Dakar insultant les Africains, expliquer aux médias en quoi consiterait cette "politique de civilisation".

M. Guaino, bien en peine, d'expliquer au Figaro magazine, le samedi 12 février 2008, de quoi il en ressortait, de déclamer, dans un entretien pompeusement intitulé "Ce qu'est notre politique de civilisation":

"L'autorité, la vie, l'identité, l'école participent de cette politique de civilisation au service d'une nouvelle Renaissance."

Devant tant de bonnes intentions personne n'applaudit pourtant... Et pour cause. Il ne s'agissait une fois de plus que de concepts creux, sans aucun contenu, complètement contradictoires avec la politique menée par le président Sarkozy.

Car au-delà des discours à répétition, la véritable politique menée par la nouvelle droite, inscrite dans son programme idéologique, n'a que faire de l'école. La destruction de l'Etat providence, la remise en cause des acquis sociaux de l'après-guerre, la liquidation de la fonction publique passent évidemment par la précarisation de l'Education nationale, du service public de l'enseignement. Institution fondatrice de la République à laquelle le gouvernement a décidé de s'attaquer en priorité.

Xavier_Darcos__ministre_de_l_Education_nationale_nomm__par_Nicolas_SarkozyLa réduction des dépenses publiques, quand on dépense sans compter pour les plus riches ou pour des programmes économiques voués à l'échec et incapables de relancer l'économie, signifie d'abord, en ce printemps 2008, une fragilisation brutale de l'école de la République, à travers ses enseignants.

Ainsi dès le 23 août 2008, le ministre de l'Education nationale, Xavier Darcos avait annoncé, alors que cette institution est en crise depuis des années, que le manque de personnel s'y fait criant, que des classes surchargées condamnent nombre d'élèves à l'échec, que plus de 11 000 postes de l'Education nationale seraient supprimés à la rentrée 2008. Collèges et lycées seraient privés de près de 9 500 enseigants à cette même rentrée...

Manifestations_de_lyc_ens_contre_les_suppressions_de_postes_le_3_avril_2008

Manifestations de lycées contre la supression de 11 000 postes de l'Education nationale à la rentrée 2008, le 3 avril dernier

Le 10 avril 2008, près de 40 000 personnes ont donc manifesté à Paris, c'est la 5e fois en quinze jours. Lycéens, professeurs et parents d'élèves, personnels de l'Education nationale ont réclamé le maintien des postes à la rentrée prochaine.

Le désarroi de la jeunesse, notamment dans les classes moyennes et les quartiers populaires ne saurait laisser indifférent un gouvernement qui, en menant une politique idéologiquement déterminée à mettre en charpie les services publics, risque de mettre à mal le lien social et civique, d'obscursir un peu plus les perspectives d'avenir de la jeunesse.

Manifestations_lyc_enes___Bordeaux

Le mal-être de la jeunesse française de 2008, dans une société économiquement et socialement de plus en plus injuste et inquiétante s'exprime, devra tôt ou tard être entendu. Et le gouvernement devrait se réjouir que des lycéens manifestent pour sauver ce qui était l'école de la République, malgré tous ses défauts...

Devant l'ampleur des manifestations, les arguments fallacieux ont évidemment fusé, le plus malhonnête étant celui, froidement comptable et mensonger, de la démographie. Il y aurait moins d'élèves: il faudra moins de professeurs. Or:

  • la bonne démographie française indique que de nombreux élèves des écoles maternelles et primaires arriveront tôt ou tard au collège puis au lycée

  • les suppressions de postes affecteront inégalement les collèges et lycées sur le territoire, là où des classes sont déjà surchargées

  • le gouvernement a admis ce fait puisqu'il propose aux professeurs de faire des heures supplémentaires pour pallier aux manques d'effectifs qui résulteront logiquement de cette politique

  • nombre d'options et d'activités qui permettaient aux élèves d'enrichir leur parcours scolaire et leur culture personnelle, voire pour nombre d'entre eux de choisir une orientation future - le sport, les activités artitistiques et culturelles, les langues vivantes ou encore la maîtrise intelligente des nouvelles technologies - passeront à la trappe

  • la qualité de l'enseignement, déjà mise à mal dans nombre d'établissements, se dégradera encore un peu plus

  • les défis de la mondialisation et les nouveaux besoins qui surgiront sur le nouveau marché du travail ne seront pas relevés et une partie de la jeunesse y parviendra déqualifiée

  • les inégalités dues à ce que Bourdieu appelait le "capital culturel" se creuseront un peu plus, les élèves ayant un milieu familial à haut niveau culturel ou financier, sans parler des relations dans le monde de l'entreprise seront encore un peu plus privilégiés etc.

Pour toutes ces raisons, la jeunesse a raison de manifester, ce qui, contrairement au discours que nous assène le ministre de l'Education nationale qui aimerait que l'on identifiât le mouvement à la minorité des casseurs, est un acte citoyen.

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Dans la société du "travailler plus pour gagner plus", non seulement on ne gagne rien mais on y perd beaucoup... A commencer par les services publics et, en l'occurence, l'école...

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Une fois de plus, les envolées lyriques sur la "politique de civilisation", sur l'autorité ou le travail ne sont que des écrans de fumée pour dissimuler le projet très concret de démantèlement de l'Etat et des services publics qui sont censés garantir l'unité de la République. Dans une perspective purement économique, l'Education nationale, l'école en général, devraient aussi avoir pour mission de fournir aux élèves un enseignement de qualité adapté aux besoins émergents en Occident - désormais fondés sur l'innovation, l'inventivité et la diversité.

Quant au beau projet de la Renaissance, des Lumières puis de l'école républicaine pour tous, qui, comme l'écrivait avant l'heure Diderot, revêtait une dimension civilisationnelle, il est définitivement mort dans la France de Nicolas Sarkozy.

Les dégâts à long terme d'une "politique" d'épuration de la fonction publique, sans aucune contre-partie préalable, "politique" sur laquelle un pays aussi libéral que le Royaume-Uni est lui-même revenu, seront incalculables.

M. Sarkozy n'aurait jamais dû parler de "civilisation", il en ignore manifestement tout et entraîne la jeunesse, et avec elle le pays, dans une période de régression inouïe.

Désavoué dans les sondages et dans les urnes, lors des dernières élections municipales, qui ont vu la gauche remporter une victoire étonnante seulement quelques mois après l'élection présidentielle, le président bling bling pense désormais avoir les mains libres. Espérons que le peuple français saura lui montrer que tel n'est pas le cas.

Victoires_de_la_gauche_aux__lections_municipales_de_mars_2008

La gauche, victorieuse lors des élections municipales de mars 2008, est donc majoritaire dans le pays, au niveau local. Après cette déconvenue magistrale, le président de la République semble vouloir accélérer son train de réformes ultra-libérales, dans le mépris le plus absolu de la démocratie élective. Les collectivités locales, dont les compétences ont beaucoup progressé, sont déjà dans la ligne de mire de l'Elysée. Pourront-elles fournir un contre-poids à la politique de casse sociale et républicaine menée au niveau national? Le jeu, tout difficile qu'il sera, en vaut la chandelle. Toutes les possibilités de résistance à des politiques iniques devront être envisagées, qu'elles soient politiques, administratives ou même juridiques....