La victoire du maire UMP de Neuilly-sur-Seine à l'élection présidentielle du 6 mai 2007, avec plus de 53% des voix, mais aussi l'élévation à 31,18% de son score du 1er tour peuvent donner cours à de multiples réflexions sur l'évolution de la droite française.

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S_gol_ne_RoyalL'explication de la nouvelle défaite électorale de la gauche ne peut pas être imputée qu'à la campagne menée par la candidate du Parti socialiste français et de ses alliés. La gauche bien sûr devra relever de multiples défis internes, partisans, culturels, "idéologiques", passer clairement par-dessus la critique du libéralisme pour diffuser une critique du néo-capitalisme etc.

Il se pourrait bien paradoxalement que l'audace économique, institutionnelle et mêmeJacques_Chirac intellectuelle du pacte présidentiel de la candidate socialiste soit arrivée trop tôt, apparaissant comme trop complexe et déphasée avec les attentes d'un pays qui vit encore, même illusoirement, sur un contrat civique -la République- et un statu quo économico-social -l'Etat-Providence- qu'a prétendu incarner M. Chirac malgré un sentiment de crise indépassable, auquel seule une rupture "violente" pourrait mettre un terme. A cet égard, le renvoi systématique, caricatural mais implacable, de la gauche dans l'"archaïsme" et la prétention, non moins grotesque, de la nouvelle droite au "modernisme" sont éloquents.

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Jean_Marie_Le_PenLe paradoxe est que M. Sarkozy a réussi, en prônant la rupture avec l'ère Chirac, à renvoyer dos à dos la droite et la gauche dans le caniveau du passéisme. L'apport énorme, en termes électoraux, que supposent l'union, dès le 1er tour, de toute la droite républicaine: des libéraux, des pseudo-gaullistes de gauche comme de droite, des centristes de droite, le ralliement des chiraquiens comme le silence des gaullistes dits "historiques", enfin l'ouverture à l'extrême-droite -prônée depuis des années par Charles Pasqua-, ont fait de M. Sarkozy un adversaire de fait imbattable par une gauche encore divisée, désordonnée et en perpétuel doute sur elle-même et sa candidate.

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Sarkozy : France, Aime-la ou quitte-la!
Vidéo envoyée par leruisseau

M. Sarkozy aura repris pendant sa campagne le fameux slogan de Jean-Marie Le Pen: "Aimez la France ou quittez-la", trahissant sur un ton badin extrêmement populiste la tradition chiraquienne de condamnation du Front national, banalisant aussi un discours aberrant qui remettrait en cause le droit du sol lui-même!

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Pour l'heure, il faut donc comprendre que la campagne victorieuse du maire de Neuilly-sur-Seine a certainement rencontré des mouvements tectoniques, jusqu'ici déniés par nos élites, bouleversant la société française et marquant la "demande politique" de beaucoup de Français, à divers niveaux.

Alors à quoi correspond donc cette victoire nette de M. Sarkozy?

I. Historiquement, à la synthèse des droites, de "toutes les droites" et de l'extrême-droite ou à la rupture avec "la droite républicaine" d'après-guerre?

Jacques_Chirac_et_Nicolas_Sarkozy  Soutenant_Balladur_en_1995  Avec_Madelin_en_1999_pour_europ_ennes

De Chirac à Balladur, de Balladur à Madelin: "Ensemble, tout devient possible"

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II. D'un point de vue économico-social, à la refonte franco-française d'un Etat-Providence quasi-constitutionnalisé par les IVième et Vième Républiques ou à l'adaptation du pays à un modèle, perçu comme anglo-saxon et encore dominant, avec l'adoption "décomplexée" des canons ultra libéraux de la globalization?

III. D'un point de vue gramscien enfin, à la reconquête intellectuelle de la droite nationaliste et de l'"Ordre moral" -"républicanisés"- sur les décombres d'un libéralisme et d'un libertarisme injustement imputés à la seule gauche ou à l'indexation tardive au mouvement plus large de remise en cause du relativisme culturel et moral dont les parangons seraient les néo-consevateurs états-uniens?

Même si elle paraît déphasée, liminaire ou archaïque, la question de la culture républicaine, ébranlée de toutes parts, demeure posée.

Attachons-nous ici à la première question, touchant plus particulièrement à l'histoire politique de la droite.

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I. M. Sarkozy aurait donc réussi, nous dirent les ténors de l'UMP au soir de sa victoire, l'exploit de réconcilier au moins deux des trois droites définies par René Rémond: l'"orléaniste", libérale et parlementaire, dont l'antigaullisme de l'entourage d'un VGE et l'ultralibéralisme d'un Madelin ou l'européisme libéral d'un Balladur seraient les lointains avatars et la "bonapartiste", autoritaire et étatiste, centrée autour d'un chef, plébiscitaire voire populiste, dont le gaullisme étatiste et référendaire serait une des actualisations. Furent moins mis en avant les clins d'oeil aux vestiges de la droite "légitimiste", antirévolutionnaire, réactionnaire et pseudo-religieuse, dans laquelle les électeurs d'un Villiers et certains de Le Pen se reconnaissaient certainement.

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René Rémond, auteur de "La Droite en France, de 1815 à nos jours"

La première difficulté vient de ce que M. Sarkozy semble mettre en avant dans son programme les aspects les plus libéraux d'un "orléanisme", réinterprété à l'aune de l'expérience thatchérienne, au risque de revenir sur les avancées sociales ayant marqué les XIXième et XXième siècles. Le deuxième problème surgit dès lors que son "bonapartisme" se manifeste par des pressions régulières sur le contre-pouvoir que devrait constituer la presse, par ses mises en cause graves, en tant que ministre de l'Intérieur, de la Justice, au risque de mépriser l'indépendance de celle-ci et le principe de la séparation des pouvoirs et par un populisme langagier inouï, servi par des médias de masse intimidés.

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  M. Sarkoy entretient des rapports tumultueux avec la presse française.

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Thatcher, muse cachée du "sarkozysme"?

Troisième questionnement: la droite de filiation plus ou moins "légitimiste" a traditionnellement contesté les principes de la Révolution française actés par la République: des Droits de l'homme et du citoyen, de l'égalité des citoyens face à la loi à la séparation des Eglises et de l'Etat, de la place de la religion dans la morale publique, du rôle de la femme dans la société -le "retour au foyer" étant une de ses thématiques classiques- au contrôle des moeurs et au refus des émancipations récentes -lutte contre le droit à l'avortement, refus de l'union des personnes de même sexe et bien entendu du mariage des homosexuels etc.

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"Coeur-Chouan", symbole des Chouans vendéens, antirévolutionnaires farouches.

Si l'on peut se réjouir du captage sarkozien des électeurs d'une telle sensibilité, on peut légitimement s'inquiéter du fait que, depuis plusieurs années, le maire de Neuilly s'est revendiqué haut et fort de cette même sensibilité et de certaines de ses thématiques: remise en cause de la laïcité, refus du relativisme culturel et promotion des racines chrétiennes de la France et de l'Europe, rejet en bloc de "mai 68", interrogations -d'ailleurs condamnées par l'Eglise- sur la prédestination génétique des suicidaires et des pédophiles.

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Philippe de Villiers, dernier représentant vendéen des "ultras"?

Enfin, peu de commentateurs l'ont souligné, la victoire idéologique des thématiques lepéniennes est frappante dans les propos et même le programme de M. Sarkozy. Si l'on a pu entendre que ce dernier avait embrassé le Front national "pour mieux l'étouffer", il n'en demeure pas moins que la suspicion, au moins rhétorique, jetée sur les "immigrés subis", sur les "musulmans égorgeant le mouton dans leur appartement et pratiquant l'excision", la création d'un "ministère de l'immigration et de l'identité nationale", (sic), l'affection affichée pour les anciens de l'Algérie française et enfin les propos condamnant la "repentance" engagée par M. Chirac s'agissant de Vichy et de l'esclavage : tous ces éléments tendent à faire penser que M. Sarkozy se rattache aussi à une "quatrième droite" dont René Rémond n'avait pas assez parlé selon Zeev Sternhell, celle qui inspira notamment le régime de Vichy -lequel enterra la République pour fonder "l'Etat français"-, ses nostalgiques et ses avatars.

D'où la satisfaction des derniers tenants d'une droite "extrême" traditionnellement exclue du "cercle républicain": post-Vichy, post "Algérie française", nostalgiques de l'Empire, chrétiens politiques, anciens d'Occident et autre Cercle de l'Horloge...

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"Travail, famille, patrie", devise de l'Etat français ou régime de Vichy

Il y a pourtant loin de capter des électeurs à embrasser des thématiques électorales et à les intégrer dans un programme présidentiel républicain. 

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"Un mouton dans la baignoire", titre du livre de l'ancien ministre délégué à la Promotion de l'égalité des chances, narrant les harcèlements et menaces qu'il aurait subi de la part de son collègue ministre de l'Intérieur, M. Sarkozy. Titre évoquant les clichés coloniaux utilisés par ce dernier lors de la campagne présidentielle.

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Pour ces quatre raisons au moins, il faudra vérifier "par la preuve" s'il s'est agi pour le candidat Sarkozy d'une stratégie électorale admirable de "synthèse des quatre droites" ou d'une rupture de la droite désormais présidentielle avec des fondamentaux de la République.

Interrogation qui suppose que la vie politique ne saurait être dominée par les seuls coups et considérations électoralistes, mais aussi par des principes forts et un socle commun minimum (si possible républicain!).

à suivre...